Trois questions à Patrick Chevalier porteur du projet Dév2.

12 décembre 2008

Vous montez Dév2, un site de mise en relation entre des projets, des bénévoles et des ONG. Comment avez-vous eu cette idée ?

Depuis une trentaine d’année mes déplacements professionnels (domaine de l’Education à distance) dans de nombreux pays d’Afrique m’ont permis d’observer un décalage important entre les actions (institutionnelles ou informelles) en matière de développement et le dénuement dans lequel se trouvent les villageois. L’effet de ces actions n’est certainement pas nul mais peu visible lorsqu’on est sensible à la situation des populations et que l’on constate l’exode rural qui a, par exemple, fait passer une banlieue de Dakar (Pikine) de 10.000 à 1 millions d’habitants en deux décennies. Dans mon domaine d’activité, les programmes de développement de l’Education sont évidemment nécessaires mais leurs effets sont rendus quasi négligeables par la faiblesse des revenus de l’agriculture. Les familles rurales ne peuvent fournir l’effort d’éducation. Bien sûr, vu depuis nos supermarchés le commerce équitable se développe, mais l’impact local reste très faible et inégalement réparti suivant les régions (quasi nul en Afrique). Dans ce contexte, la crise alimentaire, la hausse des prix de l’énergie amplifient le dénuement. A la hausse des coûts de l’éclairage, des transports, s’ajoute la désorganisation : les pays répondent au manque d’énergie en organisant des délestage d’approvisionnement en électricité. Dans nos médias européens les déclarations sur l’urgence de lutter contre la crise alimentaire se font entendre et dans cette période de crise, il m’est apparu que les mêmes méthodes ne parviendraient pas à résoudre ce qui ne l’a pas été depuis 30 ans. Il me semble évident que nous devons changer de méthode et d’organisation.

Qu’est-ce qui vous a amené à ce type d’action dans votre parcours ?

Dans mon métier d’enseignant chercheur, l’utilisation d’Internet est devenu une condition de productivité et apporte de nouvelles manières de coopérer entre professionnels. Mes étudiants sont répartis dans 20 pays, ils suivent leurs études et passent leur diplôme avec beaucoup de brio sans se déplacer, ceci grâce à ces méthodes de travail. Au-delà de la formation, des communautés se construisent sur une base bénévole pour développer des logiciels, organiser des centrales d’achat, produire des connaissances en biologie ou en agro-alimentaire. Le décalage là aussi devient flagrant entre deux mondes :

- un monde en mouvement recourant à la collaboration, la transparence, la mise en valeur des compétences plus que des appartenances, pour produire davantage de valeur, dans les secteurs de pointe qui ne sont pas en péril ;

- le monde de l’aide aux démunis et au développement, où cohabitent deux organisations - tout aussi inadaptées selon moi. Premièrement, les grandes institutions hyper-centralisées, faisant intervenir de multiples intermédiaires (internationaux, régionaux, nationaux), dépensant beaucoup en structure et communiquant très peu sur les résultats, et deuxièmement les ONG, dispersées, multipliant les projets, s’ignorant, voire se concurrençant, quitte à répéter les mêmes erreurs ou à placer leurs bénéficiaires dans l’impasse de projets trop locaux, insuffisamment ouverts sur l’activité économique mondiale.
Deux amis du monde de l’Internet qu’on appelle "Web2.0" m’ont encouragé dans ces orientations et m’ont aidé à mettre en place le site en quelques semaines. De nouveaux bénévoles nous rejoignent sur cette méthode de coopération multi-acteurs ou la compétence et l’implication sont fortement valorisées.

Pourquoi ces liens privilégiés avec le Sénégal ?

J’ai travaillé récemment au Sénégal (pour l’Unesco), j’ai eu l’occasion d’y tester auprès d’amis sur place, l’idée d’aider les groupements ruraux à commercialiser leur production au-delà du marché local. J’ai pu y observer le fonctionnement des organismes en charge de ces dossiers. De plus, lorsque j’ai lancé un mailing par Internet sur des forum et réseaux de communication (Skype pour l’essentiel), je me suis tourné vers tous les pays africains francophones mais la moitié des internautes qui m’ont répondu se trouvent au Sénégal. C’est peut-être opportuniste de travailler avec ceux qui communiquent davantage, mais c’est la règle en matière de démarrage de projet de ne pas affronter toutes les difficultés en même temps. Pour commencer, la possibilité de communication pour tester la méthode et le site Internet est un grand atout.
Il y a une troisième raison : le tourisme est développé au Sénégal. Il existe un marché intérieur des produits agricoles transformés non négligeable. Ce marché permet aux groupements de préparer la seconde étape : l’exportation.
Mais ces conditions favorables pour commencer ne me font pas oublier les autres pays. Je suis en contact avec des projets en République Démocratique du Congo et en Guinée. Le Burkina, le Mali, le Niger seront aussi rapidement présents. Ils bénéficieront des méthodes mises au point dans ces premiers pays.

E. Cantavenera (août 2008)

posted by Eva Cantavenera
modifié le 23 janvier 2009
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